La baronne de Rotschild a invité l'impératrice à déjeuner dans sa propriété de Pregny, à côté de Genève. Elle propose à son invitée de l'envoyer prendre par son bateau. Refus. La raison en est que Madame de Rotschild interdit à son personnel d'accepter des pourboires. Cette règle paraît abusive à Elisabeth qui a toujours une pièce d'or à la main. Elle prendra comme tout le monde le vapeur de la compagnie de navigation. Sissi mourra de cette délicate attention domestique.
Le 9 septembre, par un temps clair et chaud, l'impératrice emprunte le bateau qui suit la côte suisse sur toute sa longueur en égrenant les villages qui la bordent, coquets, fleuris de géraniums, de capucines et de zannis, avec, chacun, son embarcadère, ses mouettes et sa flottille de barques. Les châteaux doublent les ports. Si elle laisse derrière elle Chillon et le cachot d'un Bonnivard devenu byronien à titre posthume, la démocratique passagère voit défiler Morges que dessina Vauban, Nyon, Prangins qui évoque les Bonaparte, Coppet qui abrita Madame de Staël, leur ennemie. Une voiture la conduit de Genève à Pregny.
Le lendemain 10 septembre, Elisabeth qui est descendue à l'hôtel Beaurivage et qui a occupé sa matinée à faire des emplettes et à déguster ces glaces dont elle fait grande consommation, se dirige, aux environs d'une heure et demie de l'après-midi, vers l'embarcadère pour retourner à Caux. Elle suit, en compagnie de Madame de Staray, le quai du Mont Blanc dont elle admire les marronniers. Au moment où retentit la cloche du départ, alors que les deux femmes pressent un peu le pas, un inconnu qui s'avance en sens inverse frappe Elisabeth d'un coup violent à la poitrine et s'enfuit. Elle se demande ce que cet homme pouvait lui vouloir, sans doute lui voler sa montre. Elle continue de marcher, mais à peine a-t-elle franchi la passerelle qu'elle s'affaisse sur sang: l'impératrice d'Autriche a reçu trois pouces d'une lame triangulaire dans le c½ur. Ramenée à l'hôtel, elle expire en y arrivant.
L'assassin a tout de suite été arrêté par deux passants qui l'ont pris en chasse. C'est un sujet italien, Luigi Luccheni, un maçon venu travailler aux chantiers de Lausanne où l'on construit la grande Poste. Il se déclare anarchiste, et ajoute qu'il a agi seul; ce deuxième point s'avérera être faux. Les idées anarchistes répandues dans la dernière décade du dernier siècle par Kropotkine, un prince, et Bakounine, un comte, russes tous les deux, avaient gagné des adeptes dans le prolétariat méditerranéen. La doctrine refusait toute autorité comme oppressive, tenait toute obéissance pour une abdication, toute propriété pour un vol, tout engagement pour une chaîne. Elle prêchait la propagande par le fait et l'action directe, mettait le crime au service de la Révolution. Les victimes désignées de cette justice prétendue et sommaire sont les heureux de ce monde, les puissants de la terre, et au premier chef ceux qui incarnent l'Etat détesté, quelle qu'en soit la forme, car il est "l'ostentation et l'infatuation de la force". L'assassinat, le 24 juin 1894, du président Carnot, qui tombe sous le poignard de Caserio, ceux de Stamboulov l'année suivante et de Canovas, en 1897, sont l'illustration de cette philosophie.
Il n'y a chez Luccheni aucune haine personnelle contre Elisabeth. Il serait vain de chercher dans le c½ur de cet Italien une révolte contre l'Autriche qui opprima si longtemps sa patrie. Son meurtre est abstrait. Il voulait tuer un monarque, peu lui importait lequel. Cet illuminé est aveugle. S'il ne manifeste aucun regret, il dira au contraire sa joie d'avoir réussi quand il saura que sa victime est morte, il se montre très loquace sur la préparation de l'attentat. Trop pauvre pour acheter un couteau, il a enfoncé une lime dans un manche de bois. Guettant l'impératrice dont il avait appris la présence à Genève, il avait vu les domestiques porter les bagages et en avait justement conclu que celle-ci prendrait le bateau de 3 heures 40. Il n'aura aucun souci d'apprendre qu'il a stupidement tué une femme gracieuse et bonne, compatissante aux proscrits, charitable aux malheureux et bienveillante aux humbles. Anarchiste? Elle l'était peut-être plus que lui. Par contre, cet enfant trouvé, élevé à l'orphelinat, ce caporal rétrogradé parce qu'il a volé, ce fanatique qui s'est cru une mission, ce dégradé qui comparait sa situation à celle du capitaine Dreyfus, ne révélera pas que, le 5 septembre, s'est tenue à Thonon une réunion anarchiste au cours de laquelle la mort de l'impératrice a été décidée. Condamné à la réclusion perpétuelle, puisque le canton de Genève a aboli la peine de mort, Luccheni s'exécutera lui-même en se pendant dans sa cellule quelques années plus tard.
Le 9 septembre, par un temps clair et chaud, l'impératrice emprunte le bateau qui suit la côte suisse sur toute sa longueur en égrenant les villages qui la bordent, coquets, fleuris de géraniums, de capucines et de zannis, avec, chacun, son embarcadère, ses mouettes et sa flottille de barques. Les châteaux doublent les ports. Si elle laisse derrière elle Chillon et le cachot d'un Bonnivard devenu byronien à titre posthume, la démocratique passagère voit défiler Morges que dessina Vauban, Nyon, Prangins qui évoque les Bonaparte, Coppet qui abrita Madame de Staël, leur ennemie. Une voiture la conduit de Genève à Pregny.
Le lendemain 10 septembre, Elisabeth qui est descendue à l'hôtel Beaurivage et qui a occupé sa matinée à faire des emplettes et à déguster ces glaces dont elle fait grande consommation, se dirige, aux environs d'une heure et demie de l'après-midi, vers l'embarcadère pour retourner à Caux. Elle suit, en compagnie de Madame de Staray, le quai du Mont Blanc dont elle admire les marronniers. Au moment où retentit la cloche du départ, alors que les deux femmes pressent un peu le pas, un inconnu qui s'avance en sens inverse frappe Elisabeth d'un coup violent à la poitrine et s'enfuit. Elle se demande ce que cet homme pouvait lui vouloir, sans doute lui voler sa montre. Elle continue de marcher, mais à peine a-t-elle franchi la passerelle qu'elle s'affaisse sur sang: l'impératrice d'Autriche a reçu trois pouces d'une lame triangulaire dans le c½ur. Ramenée à l'hôtel, elle expire en y arrivant.
L'assassin a tout de suite été arrêté par deux passants qui l'ont pris en chasse. C'est un sujet italien, Luigi Luccheni, un maçon venu travailler aux chantiers de Lausanne où l'on construit la grande Poste. Il se déclare anarchiste, et ajoute qu'il a agi seul; ce deuxième point s'avérera être faux. Les idées anarchistes répandues dans la dernière décade du dernier siècle par Kropotkine, un prince, et Bakounine, un comte, russes tous les deux, avaient gagné des adeptes dans le prolétariat méditerranéen. La doctrine refusait toute autorité comme oppressive, tenait toute obéissance pour une abdication, toute propriété pour un vol, tout engagement pour une chaîne. Elle prêchait la propagande par le fait et l'action directe, mettait le crime au service de la Révolution. Les victimes désignées de cette justice prétendue et sommaire sont les heureux de ce monde, les puissants de la terre, et au premier chef ceux qui incarnent l'Etat détesté, quelle qu'en soit la forme, car il est "l'ostentation et l'infatuation de la force". L'assassinat, le 24 juin 1894, du président Carnot, qui tombe sous le poignard de Caserio, ceux de Stamboulov l'année suivante et de Canovas, en 1897, sont l'illustration de cette philosophie.
Il n'y a chez Luccheni aucune haine personnelle contre Elisabeth. Il serait vain de chercher dans le c½ur de cet Italien une révolte contre l'Autriche qui opprima si longtemps sa patrie. Son meurtre est abstrait. Il voulait tuer un monarque, peu lui importait lequel. Cet illuminé est aveugle. S'il ne manifeste aucun regret, il dira au contraire sa joie d'avoir réussi quand il saura que sa victime est morte, il se montre très loquace sur la préparation de l'attentat. Trop pauvre pour acheter un couteau, il a enfoncé une lime dans un manche de bois. Guettant l'impératrice dont il avait appris la présence à Genève, il avait vu les domestiques porter les bagages et en avait justement conclu que celle-ci prendrait le bateau de 3 heures 40. Il n'aura aucun souci d'apprendre qu'il a stupidement tué une femme gracieuse et bonne, compatissante aux proscrits, charitable aux malheureux et bienveillante aux humbles. Anarchiste? Elle l'était peut-être plus que lui. Par contre, cet enfant trouvé, élevé à l'orphelinat, ce caporal rétrogradé parce qu'il a volé, ce fanatique qui s'est cru une mission, ce dégradé qui comparait sa situation à celle du capitaine Dreyfus, ne révélera pas que, le 5 septembre, s'est tenue à Thonon une réunion anarchiste au cours de laquelle la mort de l'impératrice a été décidée. Condamné à la réclusion perpétuelle, puisque le canton de Genève a aboli la peine de mort, Luccheni s'exécutera lui-même en se pendant dans sa cellule quelques années plus tard.



